Les températures élevées ont un impact à court terme sur toutes les grandes causes de décès, y compris les décès par suicide

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Graphique 1 : association température (abscisses)-risque relatif de mortalité (o

Graphique 1 : association température (abscisses)-risque relatif de mortalité (ordonnées) toutes causes de décès confondues sur la période 1968-2016 (relation en U).

La température est associée à la mortalité : la mortalité est accrue à court terme à la fois pour les températures les plus chaudes et pour les plus froides (relation dite « en U »). Des chercheurs et chercheuses de l’Inserm, au sein de l’Institut pour l’avancée des biosciences (Inserm/Université Grenoble Alpes/CNRS) et du Centre épidémiologique des causes médicales de décès (CépiDc) de l’Inserm, ont cherché à déterminer dans quelle mesure cette relation entre température et mortalité varie en fonction de la cause médicale du décès, pour quelles causes de décès l’effet des températures chaudes est le plus important, et également s’il existe des signes d’adaptation aux températures extrêmes, question importante dans le contexte du changement climatique. Cette nouvelle étude, s’appuyant sur l’ensemble des décès survenus en France sur une période de 49 ans, confirme la relation en U (cf. graphique 1 ci-dessous) observée entre la température et la plupart des causes de décès considérées. Une exception est toutefois constatée pour la mortalité par suicide : celle-ci croît régulièrement à mesure que la température augmente, sans le risque accru aux températures froides observé pour les autres causes de décès. Par ailleurs, l’effet des températures extrêmes, chaudes comme froides, sur la mortalité toutes causes semble s’être légèrement atténué au cours de cette période, ce qui pourrait être le signe d’une meilleure adaptation de notre société. Les travaux font l’objet d’une publication dans l’ American Journal of Epidemiology .

La recherche du lien à court terme entre la mortalité (toutes causes confondues) et la température a fait l’objet de précédentes publications scientifiques : un excès de mortalité est documenté, à la fois pendant les périodes les plus froides, mais aussi pendant les périodes les plus chaudes, ce qui correspond à une relation en U. Pour la première fois, des chercheurs et chercheuses de l’Inserm au sein de l’Institut pour l’avancée des biosciences à Grenoble ont pu étudier ce phénomène sur une période de près de 50 ans et classer les causes de décès selon leur sensibilité à la chaleur. Ils se sont appuyés sur le registre des causes médicales de décès de l’Inserm (CépiDc), qui dispose d’un recul permettant de remonter jusqu’à 1968. Au total, 24,4 millions de décès ont été enregistrés sur 49 ans, dont plus de 502 000 par suicide.

Les scientifiques ont croisé le nombre de décès survenant chaque jour dans chaque région avec les températures quotidiennes tout au long de la période d’observation. L’approche [1] ne concerne que les liens à court terme entre température et mortalité, et s’affranchit des tendances à long terme dans la mortalité ainsi que des variations géographiques dans la mortalité. « Nous n’observons ici qu’une des toutes dernières étapes d’une longue et complexe chaîne causale multifactorielle menant au décès », explique Rémy Slama, responsable de l’étude et directeur de recherche à l’Inserm.

Quand on considérait tous les décès simultanément, le taux de mortalité était minimal quand la température était proche de 20 °C, et croissait à la fois quand la température augmentait au-delà de 20 °C ou diminuait en dessous de 20 °C. Parmi les 22 causes de décès considérées, presque toutes suivaient cette relation en U déjà décrite dans le passé (cf. graphique ci-dessus).

La mortalité par suicide constituait une exception notable, avec une augmentation régulière avec la température, depuis les températures les plus basses jusqu’aux plus élevées (cf. graphique ci-dessous). Parmi les 22 causes de décès considérées, le suicide se classait au septième rang en matière de sensibilité à la chaleur.

En ce qui concerne plus spécifiquement le lien entre chaleur et suicide, l’association la plus forte a été trouvée avec la température le jour du décès (plutôt que celle des jours précédents), c’est-à-dire qu’il s’agit d’une association à très court terme.

Enfin, parmi les 10 causes de décès les plus fortement liées à la chaleur, au total, quatre impliquaient le système nerveux (troubles mentaux et comportementaux, maladies du système nerveux, maladies cérébrovasculaires et suicide). Ceci suggère une grande sensibilité du système nerveux aux températures élevées.


« Pour creuser ces résultats, il serait intéressant d’étudier des paramètres biologiques qui permettraient de comprendre les mécanismes sous-jacents permettant d’expliquer ce lien entre température et suicide », précise Rémy Slama.

« Les hypothèses existantes incluent au moins deux pistes non exclusives : d’une part une modification des relations sociales quand les températures sont très élevées, qui pourrait influencer un passage à un acte suicidaire ; d’autre part, sur le plan biologique, une altération du fonctionnement des systèmes endocriniens et nerveux en cas de grande chaleur, qui pourrait augmenter le risque de suicide, poursuit-il. Des travaux indiquent notamment une tendance à la baisse des niveaux de l’hormone sérotonine quand la température est élevée. Or un niveau abaissé de sérotonine, neuromédiateur impliqué dans la régulation de l’humeur et de l’anxiété, pourrait être impliqué dans le passage à l’acte suicidaire », conclut le directeur de recherche.

Tendance à l’adaptation de la société française aux températures extrêmes

Le relativement long recul offert par les données du registre des causes de décès a aussi permis d’aborder la question de l’adaptation aux températures extrêmes. En découpant la période d’étude en trois, les scientifiques ont pu étudier si l’effet des températures variait entre ces périodes.

Les effets de la température pour la mortalité toutes causes confondues et de la mortalité par suicide se sont atténués entre les périodes 1968-1984 et 1985-2000 : pour une même température, le risque de décès était moins élevé durant la période 1985-2000 que durant la période 1968-1984. Ceci était observé à la fois pour l’effet des températures chaudes au-dessus de 20 °C, mais aussi pour les températures froides autour de 0 °C. Aucune nouvelle atténuation n’a toutefois été constatée au cours de la période 2001-2016 par rapport à la période précédente (1985-2000).

Ces résultats indiquent une tendance à l’adaptation de la société française aux températures extrêmes, chaudes mais aussi probablement froides, à la fin du 20e siècle.


« L’étude ne visait pas à expliquer les ressorts de cette adaptation, mais on peut faire l’hypothèse qu’elle est essentiellement sociétale, passant par l’amélioration de l’habitat ou du système de santé plutôt que par une évolution biologique, a priori très lente », explique Rémy Slama.

L’association à court terme entre la température et le risque de suicide pourrait être prise en compte dans les campagnes de prévention liées aux effets de la chaleur et au suicide. Elle pose aussi la question de l’impact à attendre du changement climatique sur la mortalité, qui dépend en particulier de la relation entre température et mortalité et de la capacité des sociétés à s’adapter aux températures extrêmes.

[1] Une analyse dite de « séries temporelles ».

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