[podcast] Vers une écologie décoloniale dans les Outre-mer ?

Les Antilles et la Réunion partagent une histoire commune : celle de l’esclavage. Comment, dans ces territoires, faire de l’écologie qui ne soit pas hors-sol et qui réponde aux inégalités héritées de la colonisation - C’est l’épineuse question abordée dans ce 2e Rencard du savoir.

Dans une tribune intitulée "Pourquoi nous sommes à nouveau en grève", trois activistes pour la protection du climat, dont Greta Thunberg, expliquaient fin 2019 que la crise contre laquelle elles luttent "ne concerne pas seulement l’environnement". C’est aussi "une crise des droits de l’Homme, de la justice et de la volonté politique. Des systèmes d’oppression coloniaux, racistes et patriarcaux l’ont créée et alimentée."
Qu’elle suscite ou non l’adhésion, cette tribune témoigne d’un tournant dans la façon dont certains activistes et chercheurs pensent l’écologie. À leurs yeux, pour étudier la crise environnementale et y répondre, il faut prendre en compte d’autres problématiques de notre monde actuel, en particulier le poids de l’héritage colonial.

Le café-débat des Rencards du savoir du 12 novembre dernier proposait de mieux comprendre les liens tissés par cette « écologie décoloniale » en mettant le cap sur les Antilles et la Réunion. Coorganisé par l’université de Bordeaux, le festival Le Mois Kréyol et le musée d’Aquitaine , l’évènement réunissait, sous forme dématérialisée, trois intervenantes à quelques milliers de kilomètres chacune : Annick Jubenot, ingénieure en développement local à la Martinique, Marie Thiann-Bo Morel, maître de conférences en sociologie à l’ université de la Réunion et Christine Chivallon, géographe et anthropologue, directrice de recherche au laboratoire Passages * à Bordeaux.

Exploitation des hommes... et des terres

Entre crise écologique et histoire coloniale, il y aurait d’abord une relation de causalité. L’agriculture traditionnelle, presque d’auto-suffisance, a été bousculée par l’arrivée des colons. De vastes monocultures d’exportation ont été mises en place, à la sueur et au sang des esclaves. Ce sont les plantations, de bananes notamment, gérées selon un modèle d’agriculture intensive et qui ont aujourd’hui encore des impacts sur les écosystèmes. Ainsi, si l’on entend souvent parler d’anthropocène pour caractériser l’ère géologique actuelle, où l’activité humaine a un impact significatif sur notre planète, certains chercheurs lui préfèrent celui de « plantationocène ». « L’idée est que ce n’est pas toute l’humanité qui dégrade la planète mais un groupe d’humains, qui a produit une logique destructrice prenant naissance dans la plantation esclavagiste au moment de la découverte de l’Amérique » explique Christine Chivallon.

Gestion métropolitaine d’écosystèmes ultramarins

Penser une écologie décoloniale, c’est également interroger la façon dont les politiques de gestion des écosystèmes sont menées. Certains chercheurs, comme Marie Thiann-Bo Morel, décrivent les rapports de force qu’elles peuvent entraîner lorsqu’elles ne prennent pas en compte les attentes des populations locales. Lors du Rencard, elle est revenu sur la sauvegarde problématique d’espèces végétales à la Réunion. Plus récemment, elle s’est intéressée aux attaques de requins dont sont victimes les surfeurs et à l’impact des réponses qui y ont été apportées. « La prévention du risque requin est en effet jugée par l’opinion publique comme une lutte pour le maintien de privilèges »** écrit ainsi la chercheuse. Ce sont en effet très souvent des personnes avec de forts capitaux économiques qui pratiquent le surf, notamment les « Zoreilles », les Français issus de la Métropole.

Des leviers d’action existent pour passer de l’écologie à l’écologie décoloniale. Que ce soit le positionnement de la recherche sur ces questions ou encore l’action d’associations valorisant notamment l’agriculture traditionnelle. A (re)découvrir en ligne.

Par Yoann Frontout, journaliste scientifique et animateur des Rencards des savoir

*unité de recherche CNRS , Ensap Bordeaux , université Bordeaux Montaigne , université de Bordeaux, université de Pau et des pays de l’Adour
**Du positionnement de la recherche sur ces questions à l’action d’associations valorisant notamment l’agriculture traditionnelle, des leviers d’action existent pour passer de l’écologie à l’écologie décoloniale.

Les Rencards du savoir

Programmation grand public annuelle constituée de cafés et de cinés-débats en lien avec des sujets d’actualité, les Rencards du savoir permettent à la recherche bordelaise de sortir des laboratoires et des centres de recherche.

Prochain Rencard du savoir en ligne

Regards Croisés / Rencard du savoir : "Consommer plus responsable, est-ce vraiment possible ?" Jeudi 10 décembre 2020 - 18h30


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