Manger plus sain que sain ?

Alors que la Journée mondiale de la maladie c‘liaque a lieu aujourd’hui 18 mai, posons-nous une question. Pourquoi certains d’entre nous se plient à un régime sans gluten sans raison médicale - Plus largement, comment expliquer l’émergence de pratiques alimentaires se revendiquant toutes plus saines les unes que les autres ’ Sociologue à l’Université de Strasbourg, Camille Adamiec s’intéresse à ce que nous mettons dans notre assiette et pourquoi. Elle nous livre son éclairage.

Comment expliquez-vous l’engouement que suscitent les régimes "sans" -

Nous vivons globalement dans une société d’abondance alimentaire. Face à la profusion de produits dans les magasins, on a l’embarras du choix. Pour certains, s’astreindre à un régime - le sans gluten, par exemple - sans obligation médicale est une manière de faire un tri et de se simplifier la vie, tout en ayant la sensation agréable de s’imposer ses propres règles et de se faire du bien.

Le terme "orthorexie" est de plus en plus utilisé. Que désigne-t-il -

Le terme « orthorexia nervosa » a été inventé dans les années 2000 par Steven Bratman, un médecin américain. Il s’est retrouvé translaté en France et sert souvent à désigner l’obsession du « manger sain ». Mais d’un point de vue étymologique, ce n’est pas tout à fait juste. Orthorexie signifie littéralement « manger droit ». Pour moi, cette notion englobe un certain nombre de pratiques alimentaires qui sont certes construites autour de règles strictes, mais qui ne revêtent pas forcément un caractère obsessionnel ou pathologique.

Par quoi est motivé ce besoin de contrôler son alimentation -

C’est très variable selon les individus. La société d’abondance s’est créée sur l’idée d’avoir toujours plus de choix, de consommer toujours plus librement et sans contraintes. Seulement, avec des crises sanitaires telles que la vache folle ou le scandale de la viande de cheval, les consommateurs ont appris à se méfier de ce qu’ils ont dans l’assiette.  Dès lors, maîtriser son alimentation peut apparaître comme une manière de se réapproprier ce qui nous a échappé. Alors que l’industrie contrôle ce qui arrive du champ aux rayons des supermarchés, opter pour une alimentation particulière - manger bio, sans gluten, éviter les produits raffinés, bannir la viande, etc. - apparaît pour certains comme un moyen de redevenir acteur de leur vie. Le vecteur peut être celui de la santé comme celui de l’écologie ou de bien d’autres choses.

Est-on attentif à ce que nous mangeons depuis toujours -

La tendance à lier l’alimentation et la santé n’est pas neuve historiquement. La base de la médecine d’Hippocrate reposait sur l’alimentation. Toutefois, un changement de société s’est opéré après la fin de la Seconde Guerre mondiale. En parallèle d’une production de nourriture de plus en plus abondante et diversifiée, la médecine est en quelque sorte tombée de son piédestal. Face à des maladies alors émergentes comme le sida, les gens ont compris que le milieu médical ne savait pas tout. Cela a pu renforcer le sentiment d’être à même d’agir sur son propre bien-être et sa santé par la connaissance de soi et l’alimentation. Par ailleurs, l’arrivée des technologies de la communication et de l’information a considérablement accéléré la vitesse à laquelle les pratiques alimentaires émergent et se popularisent.

Quel rôle joue la société dans cette quête du "manger sain" -

Elle l’encourage, d’une certaine façon, depuis qu’elle a mis au centre de ses préoccupations le lien entre l’alimentation et la santé. Le Programme national nutrition santé (PNNS), manger bouger, manger 5 fruits et légumes par jour, etc. Tout ce travail de sensibilisation montre qu’il devenu très difficile d’échapper à ce sujet. La société nous pousse à faire plus attention à ce que nous mangeons, même si le message qu’elle délivre peut sembler parfois paradoxal. Elle met en garde sur les méfaits d’une mauvaise alimentation tout en disant qu’elle peut être le meilleur des remèdes...

Propos recueillis par Ronan Rousseau