
L’Esplanade de la Porte de France
Située à l’entrée de Grenoble, au nord de la Porte de France, l’Esplanade est installée sur un espace progressivement gagné sur les eaux qui serpentent dans sa plaine, l’Isère et le Drac. Espace marécageux jusqu’au début du XVIIe siècle, cette portion des berges de l’Isère fut longtemps exploitée pour son sable et son bois, puis progressivement occupée : jeu de mail au milieu du XVIIe siècle, l’espace a été tour à tour utilisé comme lieu de promenade, d’exercice et de cantonnement militaire, de fête républicaine, de jeu de boules, ou plus récemment de fête foraine. La fouille permet d’entrevoir, au travers de l’alternance des alluvions et des remblais, l’assèchement progressif et les usages prudents d’un terrain régulièrement inondé jusqu’au début du XIXe siècle.Identification d’un gibet
Parmi les vestiges mis au jour lors de la fouille figurait, en limite d’emprise, un édifice quadrangulaire maçonné. à l’intérieur et au-delà de son mur septentrional, dix inhumations en fosse ont été fouillées et certaines datées du XVIe siècle. Certaines ne contenaient qu’un seul individu, mais la majorité rassemblait 2 à 8 individus pour un total minimum de 32 individus. Ces hommes, et quelques femmes, étaient le plus souvent installés en contact direct, tête-bêche, sur le dos ou sur le ventre, sans orientation dominante.
Une justice à huit piliers
Les comptes de construction permettent de suivre, entre 1544 et 1547, les étapes du chantier et de reconstituer l’architecture du gibet. Sur une fondation maçonnée de 8,2 m de côté, huit piliers de pierre s’élevaient surmontés par des chapiteaux qui supportaient une charpente composée de pièces de bois placées à 5 m de hauteur. Le gibet était fondé sur une légère surélévation de la terrasse alluviale pour le préserver des inondations. Son côté oriental était de plus protégé par un fossé drainant, peut-être aussi destiné à délimiter son espace. Ses huit piliers lui confèrent une originalité significative, dans la mesure où ce nombre était corrélé à la hiérarchie judiciaire du royaume : de deux à six piliers pour les justices seigneuriales, jusqu’aux 16 piliers du gibet royal de Montfaucon, à Paris.
L’enfouissement infamant des condamnés
Plusieurs des condamnés sont déjà connus grâce aux archives judiciaires. La peine de mort étant exceptionnelle dans la justice criminelle, ceux qui ont été exposés étaient essentiellement des rebelles à l’autorité du roi - notamment des protestants comme Benoît Croyet, accusé en 1573 d’avoir participé à une attaque contre Grenoble, ou encore Charles Du Puy Montbrun qui fut le chef des huguenots du Dauphiné jusqu’à sa décapitation et son exhibition à ce gibet en 1575.Tous les condamnés exposés n’étaient pas nécessairement enterrés sur place. Inhumer ainsi un supplicié était une manière de prolonger dans la mort la peine prononcée de son vivant : les individus retrouvés lors des fouilles ont donc délibérément été privés de sépulture. Leurs corps, parfois en morceaux, ont subi un traitement infamant : déposés ou jetés, parfois superposés, parfois remaniés dans de simples fosses sans qu’aucun soin ni geste funéraire ne soit observable. Les circonstances semblent avoir guidé les enfouissements. Ainsi, dans la grande fosse centrale, un dépôt de corps superposés a précédé celui de morceaux de corps et de restes osseux déconnectés. Ailleurs, plusieurs condamnés ont pu être dépendus et enfouis en même temps dans une même fosse.
La ’-male mort-’ en question
Le gibet du Port de la Roche fut construit au moment où la répression de la Réforme s’intensifiait dans le Royaume. Il fut peut-être employé jusqu’au début du XVIIe siècle alors que des politiques de pacification étaient déployées et que Grenoble s’agrandissait sous l’impulsion de Lesdiguières, ancien chef protestant et nouveau lieutenant général du roi en Dauphiné. La découverte de ce gibet et la compréhension des pratiques qu’il a engendrées livre un nouveau cas d’étude pour un champ de la recherche en plein essor à propos de ces lieux de justice - marqueurs de juridictions, symboles de sécurité, instruments de déchéance sociale - et plus généralement aux réflexions sur ce que pouvait, ou peut encore, signifier le fait d’être condamné à une mort infamante.
Maître d’ouvrage : Ville de Grenoble
Responsable scientifique : Nicolas Minvielle-Larousse, Inrap
Recherche et transcription des archives comptables et judiciaires : éric Syssau, Archives départementales de l’Isère (CD 38)


