Une saison gauloise

Vue de détail des anses d’un chaudron au décor figurant le dieu-fleuve Ach
Vue de détail des anses d’un chaudron au décor figurant le dieu-fleuve Acheloos, trouvé dans un complexe funéraire daté du V e s. avant notre ère à Lavau (Aube) en 2015. à l’arrière plan une ciste (seau) en bronze. © Denis Gliksman, Inrap
L’Inrap consacre sa dixième saison scientifique et culturelle à l’âge du Fer et aux Gaulois. Par le nombre et la surface des sites étudiés, l’archéologie préventive a produit depuis une trentaine d’années une vision renouvelée de cette mosaïque de peuples celtes et de l’organisation de leurs territoires. Elle a dressé sur le temps long - sept à huit siècles - le portrait d’une culture originale et d’une économie florissante qui faisait pâlir d’envie Jules César. À travers un riche programme de manifestations scientifiques et culturelles élaborées avec ses partenaires, l’Inrap présente un panorama des recherches actuelles.

Celtes puis Gaulois

Gaulois, ’ nos ancêtres les Gaulois ’. Ces termes ancrés dans notre imaginaire collectif ont été longtemps évocateurs d’une unité nationale et d’un espace assimilé à celui de la nation française. Pourtant, le 23 juin 1902, Jules Renard écrivait dans son Journal : ’ Tout le monde prétend que les Gaulois sont des Celtes. Celte - Je n’ai jamais su ce que ça pouvait bien être ’. Les Gaulois sont effectivement ceux que les anciens Grecs appelaient Keltoi (Celtes), qui désignaient sous le terme de Kelltikè (Celtique) un espace de confins, du détroit de Gibraltar au centre de l’Europe, unifié par une langue ou un groupe de langues, le ’ celtique continental ’. C’est César qui, voulant donner un nom au territoire qu’il est en train de conquérir, Gallia, invente en quelque sorte la Gaule, qu’il circonscrit entre les Pyrénées, les Alpes et le Rhin.

Les Gaulois s’apparentent à des groupes celtiques implantés dans nos régions au moins depuis le début de l’âge du Bronze (IIIe millénaire av. J.-C.) et la période gauloise commence au premier âge du Fer, au VIIe siècle av. J.-C., au moment où ces groupes celtiques ou ’ proto-Gaulois ’ interagissent avec les sociétés méditerranéennes, étrusques, grecques puis romaines. Jusqu’à cette période, le faciès culturel des communautés celtiques - qualifié de hallstattien (du nom du site de Hallstatt, en Autriche) - est encore imprégné par la grammaire stylistique géométrique de l’âge du Bronze. Ce sont les contacts culturels, l’importation d’objets méditerranéens mais aussi, sans doute, l’arrivée d’artisans, qui vont influencer les productions matérielles régionales et l’expression artistique locale et concourir, parmi d’autres traits, à une forme d’identité originale. La culture laténienne (du nom du site de La Tène sur les bords du lac de Neufchâtel en Suisse), qui succède au Hallstatt, se développe, elle, entre 450 et 25 av. J.-C. (second âge du Fer). Considérée souvent comme l’apogée de la culture celtique, elle marque l’introduction d’un nouveau mode d’expression artistique, en rupture avec la tradition géométrique hallstattienne, mais, par-delà ces critères formels hérités du XIXe siècle, ce second âge du Fer se traduit surtout par le passage d’une économie strictement agropastorale à une économie commerciale très structurée, au développement de l’agriculture favorisant le développement de l’artisanat et la naissance des villes, ainsi qu’un essor démographique sans précédent. C’est bien cette économie florissante qui va finir par aiguiser la convoitise de Rome, qui a d’ailleurs déjà conquis la Narbonnaise et en partie, insidieusement peut-être, romanisé la Gaule par ses marchands, notamment par le commerce du vin et de la vaisselle. La période gauloise s’achève au changement d’ère, dans une période comprise entre la conquête de la Gaule par Jules César de 58 à 51-50 av. J.-C. et la romanisation de cet espace gaulois sous le principat d’Auguste (entre 31 av. J.-C et 14 ap. J.-C.).

Introduction du phénomène urbain

La civilisation celtique et gauloise est probablement celle qui a le plus bénéficié, ces vingt dernières années, du développement de l’archéologie préventive. Environ 25 % des quelque 200 fouilles réalisées chaque année par l’Inrap concernent cette période. Parmi les aspects documentés, l’un des plus notables concerne l’apparition du phénomène urbain à l’âge du Fer puis son accélération autour du changement d’ère. Sont distinguées sur l’ensemble de la période quatre grandes dynamiques d’urbanisation, dont la première est celle des villes que l’on peut qualifier de ’ coloniales ’ comme les cités grecques implantées en bordure du littoral méditerranéen, Marseille (600 av. J.-C.), Nice, Antibes, Agde..., suivies des fondations romaines qui, dès le IIe siècle av. J.-C., sont souvent créées à proximité des villes gauloises pour intégrer, progressivement, leurs populations. Cette dynamique coloniale sera mise à l’honneur cette année par une exposition ’ Agde grecque et les Phocéens du Rhône aux Pyrénées ’ (commissaire : Dominique Garcia, Inrap) au musée de l’éphèbe de la ville d’Agde, (23 avril-8 novembre 2026), embrassant une occupation qui fut successivement habitat indigène, comptoir phocéen, colonie massaliote et agglomération secondaire gallo-romaine.


Une deuxième dynamique est celle des villes indigènes du Midi et des vallées méditerranéennes provoquée par la présence des commerçants-explorateurs étrusques et grecs puis des colons grecs (de Marseille). Tel est le cas de Nîmes (Nemausus), fondée au VIe siècle av. J.-C., qui va drainer des populations d’un territoire qui va du bassin de l’Hérault à celui du Rhône. Signalons cette année, pour la plaine de l’Hérault et dans ce contexte de développement du commerce méditerranéen en Gaule méridionale, la fouille programmée de l’oppidum de la Monédière (Axel Gauvin), siège d’un important habitat de la fin du premier âge du Fer, qui captait les marchandises acheminées depuis la mer par les négociants méditerranéens (Grecs, étrusques) et assurait leur redistribution vers l’arrière-pays gaulois. à Lattes, le site gaulois de la Cougourlude connaît également une formidable expansion à partir de 550 avant J.-C. et devient dès cette époque un point privilégié d’échanges avec les sociétés méditerranéennes, étrusques puis grecques. Il fait l’objet cette année d’un projet de publication dirigée par Isabelle Daveau (Inrap) : ’ Le village du Premier âge du Fer de la Cougourlude / Mas de Causse (Hérault) : un port à Lattes avant Lattara ? ’.

Une troisième dynamique est un phénomène très original, celui des ’ principautés celtiques ’ d’Europe centro-occidentale, caractéristique du premier âge du Fer (Vix, Lavau, Bourges...), et qui associe espaces urbains et tombes privilégiées. Elle est illustrée cette année par une grande exposition de l’Institut, ’ Lavau, un prince celte en bord de seine vers 450 avant notre ère ’ (commissariat : Bastien Dubuis et Emilie Millet, Inrap) au Musée d’Art moderne - collections nationales Pierre & Denise Lévy de la ville de Troyes (24 janvier 2026 - 21 juin 2026). L’exposition entend raconter l’histoire du personnage de Lavau qui, par bien des aspects, renvoie l’image d’un statut royal et cristallise ce moment paroxystique des principautés celtiques et d’un petit ’ état émergent ’ qui fait suite à celui de Vix, avant l’effondrement de ce système des principautés dans la seconde moitié du Ve siècle. Sont présentés pour la première fois au public plusieurs objets précieux issus de la tombe du ’ prince ’ mêlant techniques et répertoires stylistiques celtiques et méditerranéens. Si cette dynamique des principautés celtiques semble disparaître assez rapidement au profit d’habitats dispersés ou de bourgades non fortifiées, les fortifications du Frankenbourg , situées sur une voie de franchissement des Vosges et qui font l’objet cette année d’une publication portée par Clément Feliu (Inrap). pourraient bien représenter une catégorie intermédiaire au sein des habitats de hauteur du premier âge du Fer de la région du Rhin supérieur.


Une quatrième dynamique, enfin, qui se développe au IIe siècle av. J.-C. en Europe centre occidentale est ce que la tradition historiographique nomme la ’ civilisation des oppida ’ (Alésia, Bibracte, Gergovie...), un processus qui apparaît au IIe siècle av. J.-C., dans la période de tensions entre Gaulois septentrionaux et monde romain, et qui va toucher toute la Gaule indépendante, même si des oppida ou habitations fortifiées existaient depuis le VIe s. av. J.-C. Si, pour César, toutes les bourgades ou presque sont des oppida, l’oppidum est souvent la capitale d’un peuple et le terme est utilisé aujourd’hui par les archéologues pour désigner des sites en hauteur fortifiés par des remparts, organisés en quartiers de commerçants et d’artisans et qui peuvent s’étendre sur des dizaines, voire des centaines d’hectares. Tel est le cas de Bibracte pour les éduens, ou de Gergovie pour les Arvernes qui font tous deux cette année l’objet de fouilles programmées : quartier des artisans à Gergovie (Yann Deberge, Inrap/Maison des Sciences de l’Homme de Clermond-Ferrand) et Grandes Portes à Bibracte (Clément Feliu, Inrap ). Alors que le quartier des artisans de Gergovie a fait l’objet de plusieurs dégagements depuis 1861 et comporte également une dimension épistémologique (’ fouille des fouilles ’), la fouille de Bibracte s’intéresse à deux portes fortifiées qui se sont succédé, ainsi qu’à des tronçons de remparts qui n’ont pas été perturbés par les fouilles du XIXe siècle.

Signalons également ici un projet de publication dirigée par Philippe Gardes sur ’ Roquelaure - La Sioutat (Gers), oppidum des Ausques ’, le plus important peuple aquitain cité par Jules César dans La Guerre des Gaules. Remontant au VIe s. av. J.-C., cet oppidum est situé derrière la Garonne qui a souvent été perçue comme une limite au phénomène des oppida. Faisant l’objet de fouilles programmées depuis 2007 , il occupait une place stratégique au sein de l’’ Isthme gaulois ’, principal trait d’union entre la Méditerranée et l’Atlantique, notamment pour le commerce du vin, et il perdure jusqu’au milieu du Ier siècle ap. J.-C, moment où la cité-oppidum est transférée à Auch qui devient le centre spirituel et politique du territoire des Ausci.


Parallèlement aux recherches sur les oppida, une autre forme d’agglomération laténienne a été mise en évidence ces dernières années. Elle concerne des occupations de taille généralement plus réduite, avec une moyenne comprise entre dix et vingt hectares, qui recouvrent la même aire de diffusion que celles des oppida mais se caractérisent par l’absence de fortification. Ces ’ agglomérations ouvertes ’ se présentent comme des pôles économiques précoces et des centres que l’on peut aussi qualifier d’urbains, dont la naissance intervient, pour beaucoup d’entre elles, près d’un siècle avant l’émergence des oppida, soit vers le IIIe-début IIe siècle avant J.-C., dans un contexte de fort développement économique et démographique. Elles sont au coeur, depuis 2021, d’un projet collectif de recherche ’ Agglomérations laténiennes du Nord-Ouest de la France ’ (AGGLO), piloté par Erven Le Goff (Inrap), qui vise à contextualiser les sites d’agglomération fortifiée et non fortifiée des régions administratives Bretagne et Pays de la Loire et à comprendre leur réseau de distribution. On peut rattacher à cette problématique des agglomérations ouvertes un projet collectif de recherche piloté par Maxime Pasquel (Inrap) sur l’agglomération artisanale et commerciale gauloise de Saint-Gence (IIe s. av. J.-C.) en Haute-Vienne. Signalons également, un projet collectif de recherche piloté par Francesca Di Napoli : ’ Villedieu-sur-Indre : organisation et évolution d’un territoire de la fin de l’âge du Fer à la naissance de l’agglomération secondaire ’ qui se propose d’étudier le territoire et l’occupation gauloise entre vallée de l’Indre (occupation artisanale et commerciale) et site de hauteur (Camp de César), à proximité de la fouille (2024) qui a livré les restes de 28 chevaux, inhumés dans une spectaculaire mise en scène, évoquant un possible lien avec un épisode de la Guerre des Gaules.

Les moyens par lesquels les sociétés de l’âge du Fer se sont approprié les territoires qu’elles occupaient montrent ainsi des situations très contrastées dans le temps et l’espace. Elles seront notamment à l’ordre du jour du colloque organisé cette année (13-16 mai 2026) par l’Association Française pour l’étude de l’âge du Fer (AFEAF) à Strasbourg : ’ Territoires de l’Europe à l’âge du Fer - L’âge du Fer entre Champagne et Bavière ’.

La même prudence s’impose quand on aborde la structuration de l’espace rural à l’âge du Fer. L’archéologie préventive permet aujourd’hui de dénombrer des milliers de fermes gauloises qui exploitent des terroirs sur un territoire agricole organisé en bourgades et hameaux, maillés par un certain nombre de sanctuaires, mais qui ne sont pas nécessairement en lien avec un oppidum ou une agglomération secondaire ou une organisation centrale qui regrouperait les activités politiques, commerciales et religieuses. Ce tableau se renforce dans l’ouest, dans des zones où les influences méditerranéennes sont tardives et marquées par l’absence de villes et la présence de nombreux domaines aristocratiques, fermes, hameaux et structures de production, notamment de céréales.

Lancée en 2006, l’enquête nationale pilotée par François Malrain ’ L’organisation et l’évolution de l’espace rural au second âge du Fer ’, qui vise à un recensement homogène des établissements ruraux entre la période du Hallstatt D3 et le gallo-romain précoce (soit entre 550 avant J.-C. et 10 apr. J.-C) montre de fortes disparités entre les régions et permet de poser sur d’autres échelles des hypothèses sur l’organisation socio-économique, la planification raisonnée des territoires et les entités culturelles des divers peuples qui les occupaient.
Si la consolidation d’une économie agricole, basée sur la culture extensive des céréales, est essentielle pour comprendre le développement des villes de l’âge du Fer, elle a eu également pour corolaire l’adaptation et la mise en place d’une économie vivrière qui a fait l’objet du colloque de l’AFEAF en 2025 dont les actes seront publiés cette année (coordination Vérane Brisotto, Inrap).

Tombes princières et nécropoles

Au cours du dernier millénaire av. J.-C., les pratiques funéraires n’ont cessé d’évoluer. Héritée des pratiques de la fin de l’âge du Bronze, l’incinération, majoritaire au cours du premier âge du Fer, est illustrée cette année par un projet de publication d’Alexandra Hanry sur ’ La nécropole à incinération du premier âge du Fer de Colayrac-Saint-Cirq (Lot-et-Garonne) ’ où ont été mis au jour huit dépôts funéraires (datés vers 625/550) dont deux sont associés à des tertres en pierre, une quarantaine de vases (dont sept ont livré des crémations), ainsi qu’un abondant mobilier métallique (torques, fibules, etc.). Portée par les élites des VI e et Ve siècle, l’inhumation gagne toutefois du terrain et s’impose par la suite, comme en témoignent la tombe fastueuse de Vix et surtout celle de Lavau à laquelle est consacrée la grande exposition ’ Lavau, un prince celte en bord de seine ’ au Musée d’Art moderne de la ville de Troyes. Signalons aussi cette année une petite exposition dédiée à la nécropole des Moidons (Jura) au musée de Lons-le-Saunier illustrant l’évolution d’un site fortifié qui se range aux VIe-Ve siècles av. J.-C. parmi les quinze pôles princiers du domaine nord alpin occidental.

Les fouilles d’archéologie préventive menées sur des dizaines d’hectares ont permis de documenter une très grande variété d’ensembles funéraires élitaires, comme, à partir des Ve-IVe siècles, les tombes à char de Warcq, Attichy, Orval, Livry-Louvercy, Vasseny (...) ou des sépultures présentant des pièces de harnachement signalant encore le statut élevé des hommes ou femmes inhumés. Au IIe et Ier siècles, les tombes des classes dirigeantes se distinguent toujours par une importante accumulation d’objets : parures (fibules), ustensiles de toilette, mais surtout vaisselle en bronze et céramique et service à boisson évoquant le banquet. Ont été aussi étudiés des petits ensembles familiaux du second âge du Fer regroupant des restes incinérés à proximité de l’habitat, le long des voies de circulation, et des ensembles funéraires très importants comptant des dizaines, voire des centaines de tombes. Les travaux menés dans l’hôpital Avicennes ont ainsi permis de mettre au jour une des plus importantes nécropoles périurbaines d’Europe celtique (510 inhumations et 14 incinérations), occupée entre la fin du IVe et la fin du IIIe siècle av. J.-C. à Bucy-le-Long, ce sont près de 300 tombes à inhumation qui ont été mises au jour sur 2,5 hectares où, quatre tombes à char féminines semblent indiquer que des femmes ont pu jouer un rôle politique prééminent. Cette question est notamment soulevée cette année par une action de recherche collective pilotée par Lola Bonnabel , ’ Pratiques funéraires et société de l’âge du Fer en Champagne-Ardenne (Hallstatt/La Tène Moyenne) ’ , à partir des fouilles récentes d’archéologie préventive en Champagne et de l’étude d’un corpus de 520 sépultures des VIe-IIIe s. av. J.-C réparties dans 28 occupations funéraires d’importance variable. L’analyse de leurs fluctuations et recrutements relève ainsi des indices d’une évolution dans le traitement respectif des hommes et des femmes entre le Ve siècle et le IIIe siècle av. J.-C. qui seraient peut-être révélateurs d’une mutation du rôle de la femme, voire de son pouvoir sur le territoire au cours de cette période.

Les découvertes atypiques de ’ Gaulois assis ’ inhumés sans mobilier, souvent à proximité des nécropoles et des sanctuaires et en limite des occupations, sont un autre exemple intéressant à porter directement au crédit de ces fouilles préventives sur des grands espaces (carrières notamment) et de leurs méthodologies. Elles ont permis d’élever à plus d’une cinquantaine ce corpus, auquel est venu récemment s’ajouter une douzaine de d’individus découverts par l’Inrap rue Turgot à Dijon. Longtemps assignés à une forme de bannissement, de relégation ou de punition symbolique, ces défunts laténiens singuliers ont fait l’objet d’une nouvelle interprétation (Valérie Delattre, Laure Pecqueur, Estelle Pinard, Inrap) selon laquelle ces hommes volontairement isolés du commun des mortels, relèveraient sinon de ’ druides ’, du moins d’une population resserrée, sélectionnée, dont tout ou partie de la vie était associée et offerte au divin.


Toujours dans ce registre funéraire, signalons encore deux projets collectifs de recherche portés cette année par l’Institut qui ont plutôt pour objet de décrire des échanges entre des communautés sur une longue durée. Le premier, sous la direction de Christophe Landry, ’ Les nécropoles protohistoriques du Chablais (Haute-Savoie) ’ vise à étudier les ensembles funéraires protohistoriques sur la rive méridionale du lac Léman (Thonon, Allinges, Chens-sur-Léman) et caractériser le plus précisément possible les populations inhumées et les communautés occupant aux âges des métaux les marges nord-orientales du territoire allobroge. Ces nécropoles et leurs mobiliers exceptionnels avaient notamment fait l’objet d’une grande mise en perspective à l’occasion de l’exposition ’ Avec armes et bagages, les Celtes du Chablais ’, présentée au musée du Chablais à Thonon-les-Bains (2022-2023), en partenariat avec l’Inrap. Le second, piloté par Antony Lefort (avec la société Jersiaise et le Guernesey Museum), ’ les relations entre la Normandie occidentale et les îles anglo-normandes au second âge du Fer ’ , se propose d’appréhender les échanges entre le Cotentin et les îles anglo-normandes au cours des cinq siècles précédant la conquête. L’étude de la nécropole de longue durée (Hallstatt D3 à Tène 1) mise au jour à Longis Bay sur l’île anglo-normande d’Aurigny, abrite en effet des sépultures richement dotées de mobiliers qui sont en tous points semblables à ceux collectés par l’Inrap dans des nécropoles bas-normandes : Blainville-sur-Orne, Eterville, Urville-Naqueville et Bricqueville-la-Blouette (Manche).

Sanctuaires

La transmission orale étant la règle chez les Gaulois, il n’existe que peu de textes sur leur religion et leurs pratiques religieuses, excepté chez les auteurs latins qui ont notamment souligné l’importance de la classe sacerdotale dominée par les druides. Les premières traces d’aménagement de lieux de cultes identifiées ne remontent qu’au début du IIIe siècle av. J.-C. Tel est le cas des enclos de Ribemont-sur-Ancre (Somme) et de Bessines (Deux-Sèvres) dont le caractère guerrier est marqué par la découverte de nombreuses armes, déformées volontairement et interprétées comme des sacrifices. à Ribemont-sur-Ancre, pas moins de 364 individus de sexe masculin ont été déposés avec leurs armes et présentent des stigmates liés au combat ou à des manipulations post-mortem. Les différents enclos du sanctuaire celtique de Saint-Just-en-Chaussée (Oise) , fouillé par l’Institut depuis 2007, font l’objet cette année d’une publication par François Malrain (Inrap). Ces enclos laténiens ont livré selon une singulière répartition des fosses à banquet, des dépôts d’animaux (porcs, chevaux, boeufs, moutons) et de mobilier variés (casques romains, glaives, orles et umbos de boucliers, armure, brisés après leur exposition), ainsi que des dépôts primaires et secondaires de corps humains et des centaines d’ossements humains. De nombreux éléments, observés souvent de manière dispersée, sont réunis dans ce sanctuaire - notamment les dépôts d’’ inhumés assis ’, les fosses à banquets ou encore les pratiques de libations impliquant le sacrifice d’importantes quantités de vin. Le dépôt d’une armure manifestement romaine dans un enclos daté entre 60 et 30/20 interroge également sur un événement historique méconnu de la conquête césarienne.

Parmi les sanctuaires étudiés par l’Inrap, le sanctuaire laténien de Tintignac à Naves (Corrèze) avait livré en 2004 un important dépôt d’objets gaulois, plus de 500 fragments de fer et de bronze, dont sept carnyx (trompette de guerre gauloise) connus jusqu’alors essentiellement par des représentations. Ce dépôt exceptionnel fait l’objet cette année d’une publication par Christophe Maniquet (Inrap) aux éditions Aquitania. à Allonnes (Maine-et-Loire), la fouille d’une vaste agglomération gauloise à vocation artisanale et commerciale, avait permis de mettre au jour un autre important sanctuaire gaulois du IIe siècle, en territoire des Andécaves (Maine-et-Loire), aux confins des territoires voisins turon (Indre-et-Loire) et picton (Vienne). Ce sanctuaire qui a livré un nombre important de dépôts d’armes déformées ou mutilées (épées, fourreaux d’épées, fers de lance...) fait l’objet cette année d’une petite exposition à Allonnes à l’occasion des Journées européennes de l’archéologie.

Culture matérielle

Les Gaulois sont liés par une culture matérielle et un art communs, dans lesquels la céramique, qui se conserve bien et sert à produire les objets alimentaires les plus courants, occupe une place centrale. L’usage du tour et la construction de fours permettant un mode de cuisson en atmosphère réductrice vont entraîner une spécialisation de l’activité (qui s’extirpe ainsi du seul domaine domestique). Le début du second âge du Fer l’introduction en Gaule méridionale puis septentrionale, de vases de formes diverses, de services à boire (la coupe ou le canthare, le cratère, l’oenochoé ou la cruche), ainsi que des récipients variés traduisant la modification de pratiques alimentaires (plats à poisson, poêlons destinés à la friture...), ou destinés au transport ou au stockage. Les évolutions morphologiques et décoratives des céramiques sont désormais assez bien connues. Elles font l’objet cette année d’un projet de publication porté par Anne-Françoise Chérel, ’ Les céramiques de l’âge du Bronze final et du 1er âge du Fer en Bretagne (XIIIe - VIe siècles av. J.-C.) : évolution des formes et des décors ’ qui poursuit la publication en cours de la typo-chronologie des céramiques de la péninsule armoricaine. Ces travaux s’intéressent également aux analyses biochimiques des contenus des céramiques (jus de raisin, laitage, graisse animale, goudrons végétaux), ainsi qu’à des faisselles et vases-filtre de morphologies variables (pour éliminer les impuretés du lait ou recueillir les graisses animales chauffées) apportant des éclairages inédits sur les pratiques de consommation. L’Inrap soutient également cette année un projet de publication dirigé par Sylvie Deffressigne, ’ Céramique et commensalité dans l’aire celtique occidentale à la protohistoire ’ (publication de thèse soutenue en 2022). Au croisement de l’archéologie et de l’anthropologie sociale, cette analyse s’appuie sur l’étude d’assemblages de vaisselle céramique issus d’un large corpus de sites mettant en jeu des notions de rituel social du repas.

Dans le registre de l’alimentation, signalons un projet de synthèse régionale dirigée par Grégory Bayle, ’ Exploitation des ressources animales et végétales en territoire Carnute, du second âge du Fer à la période antique (Ve siècle avant J.-C. au Ve siècle après J.-C.) ’ visant à offrir une connaissance approfondie des pratiques agricoles et de l’alimentation du Hallstatt final à la fin de l’époque romaine à l’échelle d’un territoire occupé par le peuple gaulois des Carnutes. Au musée archéologique de la bataille de Gergovie l’exposition ’ Saveurs gauloises. Cuisiner, boire et manger chez les Arvernes ’ propose également de suivre la démarche de l’archéologie expérimentale pour aborder la cuisine et l’alimentation des Gaulois, (jusqu’au 8 mars 2026). Dans un tout autre domaine mais toujours au musée de Gergovie, elle sera suivie d’une exposition, ’ L’étoffe d’un Gaulois. Costume et parure en Gaule ’ (du 4 avril 2026 au 3 janvier 2027, qui fait la jonction entre données scientifiques et archéologie expérimentale pour proposer une immersion dans le monde de la ’ mode ’ gauloise.


Sans développer plus avant ces aspects de la culture matérielle et de l’artisanat qu’il faudrait étendre à la métallurgie, à l’orfèvrerie et au travail du verre dans lesquels les Gaulois sont passés maîtres, on se doit de retenir de cette culture matérielle et de cet artisanat tout autant leur capacité d’intégration des influences extérieures, que leur faculté à innover et à imposer un caractère original. Par exemple, on estime que les cours princières de Vix ou de Lavau ont attiré des artisans orfèvres de valeur venus de Méditerranée qui ont peut-être ensuite formé des artisans locaux, développant une sorte d’artisanat de cour. Les petits reliefs décoratifs du torque de Vix ou la représentation de chevaux ailés montrent de nettes influences extérieures et méditerranéennes, mais les rajouts métalliques de l’oenochoé ou des filigranes métalliques appliqués sur les vêtements en cuir découverts dans la tombe de Lavau sont incontestablement celtiques et témoignent d’une réappropriation originale d’objets de prestige et de savoir-faire méditerranéens. La grammaire stylistique celtique en usage en Gaule semble être ainsi une interprétation de formes méditerranéennes dans des décors ’ métissés ’. Cet art celtique va se développer largement ensuite sur des supports divers : céramique, vaisselle métallique, bijoux, puis monnaie. Dans un remarquable mouvement d’affirmation culturelle, il simplifie les motifs figuratifs méditerranéens et met en avant des compositions où sont privilégiées l’abstraction et la symétrie.

Si cette production artisanale et matérielle est traçable par les archéologues, il en va évidemment différemment de la circulation des idées et des personnes qui ont suivi les mêmes routes que celles sur lesquels circulaient ces objets ou ces marchandises. Faute d’écriture gauloise, la culture religieuse, littéraire et savante des Gaulois, connue principalement par les auteurs grecs et latins, garde une grande part d’inconnu, même si elle a été forcément imprégnée, comme le reste, d’influences méditerranéennes. Sur l’emprunt de l’alphabet grec, latin et même étrusque, la documentation archéologique est en effet foisonnante : noms gaulois gravés sur des céramiques, formules funéraires ou cultuelles inscrites sur pierre ou sur plomb, graffitis, mais aussi abécédaires indiquant un apprentissage et des phénomènes de contacts. L’archéologie préventive a du reste accumulé une telle quantité de données matérielles ces trente dernières années qu’elle peut aujourd’hui se permettre de formuler aussi des hypothèses sur les idées et les concepts qui ont habité ces têtes gauloises. Tel est par exemple le cas, dans le domaine de la géométrie, de l’assimilation du théorème de Pythagore dans la conception des phalères de Champagne (Bacault, Flouest, 2004), qui semble acquise dans la société celtique du deuxième âge du Fer, et ceci dès le Ve siècle avant notre ère. Partant de l’analyse géométrique et métrologique de l’enclos à cours multiple de Savigny-le-Temple ZAC du Mont-Blanc, un projet de publication dirigé par Jean Bruant (Inrap), ’ Triangles pythagoriciens et enclos à l’âge du Fer ’ , vise cette année à étendre la fenêtre d’observation du théorème à d’autres régions de France mais également à d’autres pays (Allemagne, Angleterre) où des enclos conçus sur la base de ce triplet pythagoricien ont été reconnus. Dans le domaine de l’architecture militaire, la muraille à éperons de Gergovie suit un modèle architectural inédit en Gaule (célèbre surtout pour son murus gallicus) mais bien attesté en Grèce hellénistique et nous amène à l’hypothèse que les Arvernes étaient en contact assez étroit avec des Grecs, installés de longue date sur le littoral provençal, à moins que des architectes grecs ne soient venus sur place guider la construction de cette muraille.

Dans le domaine de la médecine et du soin, la découverte d’une broche en fer à la place d’une incisive supérieure dans une sépulture du IIIe siècle av. J.-C. (Le Chêne), dans le nord de la France, pourrait représenter l’un des p remiers exemples d’implant dentaire en Europe occidentale, possiblement en rapport avec les étrusques, réputés pour leurs connaissances dans la dentisterie. Ces quelques exemples tirés de l’archéologie préventive récente nous invitent à imaginer un monde gaulois (et celtique en général) d’un niveau de connaissances élevé et largement interconnecté en dépit de l’absence d’écriture et de textes, mais c’est aussi tout un fond de croyances et de représentations, ainsi qu’un mode de transmission oral, exprimant un caractère propre et ’ irréductiblement ’ gaulois, que l’archéologie préventive sort progressivement de l’obscurité. La saison scientifique et culturelle s’attachera tout à la fois à faire comprendre qui étaient vraiment ces Gaulois et à nous les rendre plus proches.

Agenda de la saison gauloise

  • ’ Lavau, un prince celte en bord de seine vers 450 avant notre ère ’, musée d’Art moderne - collections nationales Pierre & Denise Lévy de la ville de Troyes, du 24 janvier au 21 juin 2026.
  • ’ Saveurs gauloises. Cuisiner, boire et manger chez les Arvernes ’, musée archéologique de la bataille de Gergovie, jusqu’au 8 mars 2026.
  • ’ Gaulois mais Romains ! Chefs d’oeuvres du musée d’Archéologie nationale ’, musée Saint-Raymond de Toulouse, du 3 avril 2026 au 3 janvier 2027.
  • ’ Agde grecque et les Phocéens du Rhône aux Pyrénées ’, musée de l’éphèbe de la ville d’Agde, du 23 avril au 8 novembre 2026.
  • ’ L’étoffe d’un Gaulois. Costume et parure en Gaule ’, musée archéologique de la bataille de Gergovie, du 4 avril 2026 au 3 janvier 2027.


  • Les Journées européennes de l’archéologie , Village de l’archéologie autour de l’âge du Fer organisé à Dijon , avec la participation du site de Bibracte et du musée Denon de Chalon-sur-Saône, 12, 13 et 14 juin 2026.


  • Fêtes de Beltaine au théâtre antique de Mandeure (Pays de Montbéliard Agglomération) , mai 2026.
  • ’ 25 ans d’archéologie gauloise en Bourgogne-Franche-Comté ’, colloque organisé par l’Université de Bourgogne et l’Inrap (Gérard Bataille) à Bibracte, novembre 2026.
  • ’ Colloque des enfants âge du Fer ’, au Carcom de Lons-le-Saunier (Jura), le 9 juin.

Sur inrap.fr

Toute l’année, la saison gauloise est à suivre sur inrap.fr au gré des nouvelles recherches et découvertes de sites gaulois qui font ou ont fait l’objet d’ articles d’actualité (près de 700 sur inrap.fr), de reportages vidéo, de multimédias ( Atlas Archéologie du sel , Atlas archéologie du du vin ), d’entretiens avec des archéologues , de podcasts, de ’ brèves du Fer ’, de conférences (à suivre dans l’ agenda )...

à découvrir également prochainement sur inrap.fr une exposition gauloise dans la G alerie muséale numérique de l’Institut présentant une sélection d’objets exceptionnels mis au jour par l’Inrap et qui ont rejoint les musées : carnyx de Tintignac, tête de gaulois de Trémuson, dôme aux dragons de Roissy... à l’occasion du bicentenaire de la photographie, l’Inrap et le musée d’Archéologie nationale, présenteront dans la photothèque ’ Images d’archéologie ’ une sélection de photos gauloises issue des fonds documentaires du musée et de l’Institut.
Enfin, comme chaque année, une riche sélection de ressources de l’Inrap, classée thématiquement, sera accessible (prochainement) dans un hub ’ Saison gauloise ’.


    BronzEATS : étude des pratiques alimentaires à l’âge du Bronze (2300-800 av. n.-e.) dans le nord de la France à travers les données archéologiques et l’analyse multi-isotopique